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ThÉâtre en Foire – C'est quoi un thÉâtre  ? extraits)

1er décembre 1990

Hier, à la Colline, pour la générale de « Zône Libre » de Jean-Claude Grumberg. Nous en sommes sortis émerveillés, émus, tourneboulés, bouleversés.

Quel talent !  D’auteur et d’acteur. Et quelle maîtrise ! C’est avec « l’Atelier » et « Rixe » , l’une des plus belles réussites de ce dramaturge, qui est indiscutablement le tout premier de sa génération. Un saut d’un demi-siècle dans le passé. Dans notre passé. Car c’est aussi de nous – d’Odette et de moi – qu’il s’agit. Chaque scène, chaque réplique, chaque mot de cette œuvre nous ramenait à notre clandestinité, à notre « réseau », à nos centaines d’enfants qu’il nous fallait d’abord « dépersonnaliser » avant de les confier à des institutions religieuses, à des familles d’accueil – des planques – avec leurs faux papiers, leurs faux certificats de baptême et leurs fausses identités.

– Répète après moi : Je m’appelle Henri Rocher, j’ai six ans…

– Je m’appelle Henri …Rocher. J’ai… six ans…

– Mes parents sont morts, sous un bombardement à Dieppe.

– Mes parents sont morts, sous un bombardement ...Non, non... je ne peux pas…

– On recommence. Répète après moi : Je m’appelle…

Après le spectacle, en attendant le taxi, nous nous sommes sentis comme cernés, encerclés par ces enfants que nous avions mis à l’abri des griffes de la  Gestapo, et sauvés d’une mort certaine. Ils étaient tous là, nos  Blumenfeld, nos Birenbaum, nos Swita, nos Rozenbaum, nos Cohen… Et le petit Schneerson (cinq ans) qui refusait obstinément de se séparer de sa sœur , parce qu’il avait promis à ses parents, avant leur arrestation, de la protéger…

Après tout, rien ne nous interdit de croire que ces enfants, aujourd’hui sexagénaires, avaient assisté, avec nous, à la représentation de « Zône Libre ». Rien ne nous interdit, non plus d’espérer, qu’au cours de ce spectacle, et grâce à Jean-Claude Grumberg, ils dédié une pensée à Sylvie et à "Monsieur Marcel". [Sylvie, Monsieur Marcel : pseudonymes que nous nous étions donnés dans la clandestinité. Odette s’appelait Sylvie Delatre, et moi, on me donnait du "Monsieur Marcel"]

 

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