< Retour à : Témoignages

ODETTE ET MOUSSA par Armand Morgensztern

Je soussigné exact ce que je rapporte dans ces quelques lignes qui témoignent de ma reconnaissance à l’égard de ces hommes qui m’ont sauvé la vie.

Je fais partie des enfants du réseau appelé « MARCEL » créé par Odette et Moussa ABADI qui a sauvé 527 enfants juifs, avec l’aide de Mgr REMOND,  évêque de Nice.

Je n’avais pas encore 11 ans quand je fus confié par ma mère à ce mouvement de sauvetage au début du mois de septembre 1943.

L’Italie venait de se retirer de la guerre et les zones alpines occupées par ses troupes  en France, étaient évacuées vers Nice. Dans les convois militaires qui refluaient vers le sud se trouvaient de nombreuses familles juives qui avaient trouvé refuge et protection auprès des autorités italiennes. Ma mère et  moi  nous nous trouvions dans la cohue de cette retraite précipitée qui nous conduisait droit dans le piège qu’était en train de dresser pour nous accueillir, le sinistre nazi Alois Bruner. Mon père avait déjà été déporté en juillet 1942 après avoir été interné au camp de Pithiviers depuis son arrestation par la police parisienne en mai 1941, arrestation contre laquelle il se croyait protégé puisque engagé volontaire dans la légion étrangère en 1939. Avant de partir pour une « destination inconnue » il avait écrit une dernière lettre et m’avait adressé un dernier souvenir : un bateau et une hache-canne en bois dédicacés à mon nom. Sans rien savoir du sort qui l’attendait j’eu l’atroce pressentiment de ne plus jamais le revoir et je m’enfuis me cacher pour pleurer…

Après les rafles du  « Vel d’hiv » à Paris, auxquelles ma mère, polonaise, avait miraculeusement  échappé et moi-même évitées  parce que confié à une famille juive française non déportable, ma mère parti clandestinement en éclaireur en zone libre. C’est alors que Vichy décida d’emprisonner à leur tour les juifs français et que je  me trouvais arrêté avec la famille d’accueil puis parqué à Drancy y attendant d’être déporté…Quand soudain à la veille de ce jour fatal vers 9 heures du matin, début novembre, un homme monta dans la chambrée m’interpella et m’annonça ma libération, il s’ensuivit un grand brouhaha et dans un même élan les détenus se précipitèrent sur moi me chargeant de milles messages. Je sus plus tard qu’aucun des enfants de mon âge que je venais de quitter ne survécut.

Une filière me pris alors en charge en la personne d’un monsieur qui vint me chercher  et que je devais considérer comme mon oncle ; dans le métro il m’enleva mon étoile jaune : « maintenant tu n’en as plus besoin ! » me dit-il.Après une nuit de voyage je me réveillais à Lyon où ma mère et moi nous nous retrouvâmes dans une joie indicible…Mais qu’elle ne fût pas notre stupeur lorsque cet oncle mettant la main à la poche en retira l’étoile chiffonnée qui aurait put nous perdre aux contrôles inter zones !

Mais les évènements se précipitaient, les Allemands envahissaient la zone libre et il fallait encore partir et vivre du peu d’argent que ma mère retirait des quelques bijoux qu’elle vendait et gagnait grâce à la couture, métier qu’elle avait exercé avec mon père au temps des jours heureux.

Arrivés à Nice, en zone italienne,  avec de faux papiers, papiers falsifiés par nous-mêmes avec de la  correctine  qui, parce qu’elle avait rongé le filigrane me contraignit à reconstituer la surface et à réécrire avec pleins et déliés nos nouvelles identités. Je me souviens encore, dans le train, de la folle angoisse qui m’étreignait voyant l’officier allemand examiner avec attention, dans le faisceau jaune de sa lampe braquée, nos documents maladroitement truqués.

A Nice avec des amis réfugiés retrouvés la-bas nous nous mîmes volontairement en résidence surveillée dans la petite ville de St Gervais les bains où nous étions sous la garde  des soldats italiens qui s’opposaient aux mesures antisémites de Vichy. Les adultes prennent en charge les enfants, les encadrent et organisent nos loisirs et notre éducation ; pour la première fois je reçois une initiation juive laïque et contemporaine, j’entends parler d’Israël et j’en apprends l’hymne. J’y rencontre aussi une petite fille à laquelle je m’attachais et dont ma mère s’occupait comme de sa propre fille. Je n’eus de ses nouvelles que cinquante ans plus tard !

Monsieur Marcel (alias Moussa Abadi)  me conduisit en calèche directement au collège Sasserno où se trouvait déjà une quinzaine d’enfants juifs de mon âge naturellement bruyants et qu’il fallait, pour des raisons évidentes de sécurité, discipliner. C’est là que je rencontrai Monsieur FRUCHIER surveillant général qui avec fermeté réussissait à calmer nos turbulences enfantines.

Quelques jours plus tard, une épreuve de connaissances scolaires eut lieu, complétée par des entretiens avec des prêtres professeurs au collège. Il y avait là l’abbé ROUBAUDI qui était le supérieur de l’établissement, l’abbé JORDANO, l’abbé BARBE et d’autres prêtres dont les noms m’échappent aujourd’hui.
Deux enfants furent retenus après ce contrôle de connaissances pour continuer leurs études au collège Sasserno, j’étais parmi eux, les autres furent disséminés dans d’autres institutions catholiques. On me donna un nouveau nom : Morini et puisque la Corse venait d’être libérée et donc non accessible à un contrôle policier, mon lieu de naissance devint Ajaccio. Puis l’abbé JORDANO me demanda d’inventer un scénario qui pouvait justifier ma présence permanente au collège; le lendemain je lui soumis une histoire qui racontait le désarroi  de parents bloqués en Corse et qui ne pouvaient revenir chercher leur enfant. C’est lui, qui plus tard  m’annoncera le débarquement du 6 juin.

Mon camarade sélectionné avec moi désormais solidaires décidons d’explorer et découvrir toute issue capable de nous permettre de fuir si par malheur les Allemands faisaient une entrée inopinée dans le collège mais quelque temps plus tard sa mère revint le rechercher et je restais définitivement seul condamné à ne pouvoir me confier à personne, confiné dans ma fausse identité.

Je suis resté caché pendant deux années scolaires et je me souviens lors des cours de catéchisme - et j’en étais touché - de n’avoir été interrogé que sur l’ancien Testament. Quoique agnostique je suis resté marqué par cette délicate connivence jamais directement exprimée. Je fus même, un certain trimestre, premier en instruction religieuse. Cette complicité que me manifestait cet aumônier m’apparut pourtant, lorsque la libération s’annonçât, tout à coup incompréhensible après qu’il me fît la réflexion suivante : « De même que l’on t’a protégé, nous cacherons ceux qui seront poursuivis demain ». Cette Charité généralisée me fit comprendre soudainement que Bonté, Sacrifice ne riment pas toujours avec Justice mais c’est Elle qui pourtant m’avait sauvé la vie. Mais elle signifiait aussi pour moi que ce qu’avaient enduré les Juifs, après tout, n’était pas pire que ce que les autres allaient peut être subire et je ressentais ce propos comme une forme de banalisation révoltante de la souffrance juive. Et plus encore, la mise au même niveau de l’innocent et de son bourreau me choquât profondément. A l’époque je n’avais pas su exprimer le trouble qui m’avait saisi mais je crois que je rends compte aujourd’hui avec fidélité de mes réactions informulées d’autrefois.

D’autres moments me reviennent à l’esprit : pendant les vacances scolaires j’errais seul dans l’immense école, à 11 ans tout paraît très grand ; j’entrais dans une salle et j’ouvris au hasard une armoire, en retirais un livre et tombais sur une illustration de Juifs religieux devant un mur ; la légende me perturbât considérablement, elle disait que les Juifs avaient été punis et dispersés pour avoir tué le Christ et qu’ils se lamentaient d’avoir perdu leur pays…Bien des années plus tard la renaissance d’Israël m’apparut comme un cinglant démenti et la preuve de mon innocence et celle du peuple juif. Je fus parfois très imprudent : Découvrant dans une petite pièce un piano,  je réussis tâtonnant, à jouer d’abord, inévitablement, « au clair de la lune »  puis la marseillaise et après beaucoup d’efforts et d’acharnement l’hymne d’Israël !

Il y eut toutefois une exception dans ces périodes de solitude, l’abbé BARBE me proposât de me faire connaître sa famille qui habitait une propriété dans les hauteurs de Nice ; j’y passais la journée la plus heureuse entourée de l’affection de ses parents : d’un seul coup c’était presque comme autrefois…Je lui garde une reconnaissance profonde et je pense souvent à ces moments uniques où j’ai pu quelques instants redevenir enfant ; il était à mes yeux la représentation vivante d’un saint, ces êtres d’exception dont j’entendais tant parler dans cette école catholique.

Dans ces pérégrinations je croisais parfois des prêtres qui m’interrogeaient sur ma vie mais il me reste  un dernier souvenir drôle et amusant d’une rencontre avec  Monsieur FRUCHIER qui, en raison de sa fonction impliquant une rigoureuse discipline, savait qu’elle entraînait des comptines vengeresses, me dit souriant : « Je sais que vous chantez derrière mon dos,  fruchier tu nous fais  chier, fruchier, fruchier ». Il me laissât pantois, songeur et admiratif.

La guerre terminée j’attendis longtemps mais en vain le retour de mes parents. Je sus plus tard qu’ils périrent à Auschwitz

Je peux donc témoigner par ma présence au long de ces années, combien l’action clandestine de secours aux enfants juifs prise en charge par ces hommes au péril de leur vie justifie l’attribution de la médaille des JUSTES parmi les Nations et le seul regret que je me permets d’exprimer c’est que cette remise soit faite si tard et trop tard pour la majorité d’entre eux.

Tous méritent notre reconnaissance, le Supérieur de l’école : l’Abbé ROUBAUDY qui avait la responsabilité de l’ensemble du sauvetage, Monsieur FRUCHIER surveillant général qui sur le terrain en assurait la mise en place, le chanoine Jordan l’économe et enfin l’Abbé BARBE qui  a su donner la dimension affective à ce déploiement.

< Retour à : Témoignages