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Catherine Fleury | catherine.fleury@gmail.com (09/08/2011)

Rosette Wertheimer

Je ne sais rien de Rosette. Seulement qu'elle était juive, que ses parents ont été déportés. Qu'elle était à l'école en cm2 avec ma mère en 1941, et que sa maîtresse mme Mabille l'a caché. Mais après ?…

J'ai imaginé quelques bribes de leur vie ... Raffle du 14 mai 1941 ?

7e, 9 ans, école élémentaire, 14, rue Titon, 75011,  lundi, c’est jour de rentrée. Annie arrive en courant. Elle est toujours la première arrivée. Elle est fière Annie. Elle ne veut pas risquer d’arriver pile à l’heure et de devoir passer devant les sarcasmes des copines de classe. Elle sent toujours un je-ne-sais-quoi d’étrange chez les gens, comme un regard en coin, un air interrogatif et suspicieux chez certaines, le menton haut et le regard dédaigneux pour d’autres. Mais elle s’en moque. Ça fait des lustres qu’Annie a appris à vivre sous le regard des filles de son âge.

Il suffit d’être juste un peu plus hautaine qu’elles et avoir comme amie celle qui sera fidèle en amitié et juste.

Annie est une grande fille, très brune, le regard de braise, la lèvre un peu moqueuse, un peu rebelle. Son geste est vif et ne laisse pas place au doute. Si on la bouscule moqueusement elle repousse vivement.

Lorsqu'Annie arrive devant la grille de l’école rue Titon, elle remet sa blouse en ordre. Ses cheveux sont décoiffés, elle les ramène vite vers l’arrière et ouvre son cartable pour vérifier si elle n’a rien oublié. Tout est là, son cahier d’écriture, son petit livre de grammaire, son cahier de mathématiques et un bon roman pour patienter pendant les récréations.Ce jour-là, Annie retrouve ses amies. La journée passe rapidement. Une fois la cloche de sortie entendue toutes les filles sortent en courant. Annie prend ses jambes à son cou et fille vers la maison. Dans la cour, elle va dire bonjour à ses lapins. 30 lapins qu’elle nourrit en allant chercher de l’herbe à vélo jusqu’au jardin de Vincennes. Tout le monde circule à vélo et personne ne s’étonne de la voir revenir avec un gros ballot d’herbe chaque dimanche. Les lapins et quelques victuailles des tantes de Normandie et la maison survit.

Elle rentre ensuite dans la maison, un gûter l’attend avec ses deux cousins. Ils sont plus grands qu’elle et se moquent. - T’as encore un foutu bouquin petite cousine. C’est pas bien, tu vas avoir la tête qui gonfle.

Tante Madeleine s’occupe de ses garçons. C’est une femme encore jeune à 47 ans. Elle est assez charnue, et voue un amour sans faille à ses deux garçons, par contre elle ne comprend pas pourquoi son frère lui a refilé son petit poussin tombé du nid, et ne fait aucun cadeau à Annie.Ce jour-là ses garçons rentrent aussi de l’école, et elle leur sert des bols de café au lait chaud.

Elle sort de l’armoire un joli pot de confiture pour en tartiner le pain des garçons.

- Ton père ne m’a encore pas payé ce mois-ci, alors pour la confiture tu attendras, en temps de guerre, on ne peut pas le dilapider. Et elle lui sert un café au lait sans sucre.

Annie a les larmes aux yeux, mais elle ravale sa tristesse.

- Sorcière ! Méchante sorcière ! Elle renverse le bol et court s’enfermer dans sa chambre.

- Mais qu’est-ce qui te prend ! Sale garnement va ! Mais quel diable, cette fille ! On ne croirait pas que c’est une fille des fois. Elle a tout renversé sur la table cette peste, on ne peut rien lui dire, c’est elle qui commande. Mais je vais parler à son père cette fois, elle ne s’en tirera pas comme ça.Justement il rentre le père, il est grand, avec les yeux bleus. Il travaille à l’usine de bois de son Beau-frère, il en est le contre maître, mais la guerre a éclaté, l’usine ne rapporte rien.
Il s’assoit à table, la tête entre les mains. Pas de clients c’est l’usine qui fermera. Que de viendra-t-il.

-Tu tombes bien lui dit sa sœur. Tu sais la nouvelle bêtise de ta fille ? Elle m’a renversé le bol de café sur la table. Elle a le diable au corps ! Tu devrais la mettre aux enfants trouvés et qu’on en parle plus. Une bouche de plus à nourrir tu te rends compte, on n’a pas les moyens !

Le père s’énerve, le père appelle Annie. Elle a les yeux rougis

- Qu’est ce qui s’est passé ? C’est toi qui a renversé le bol ? Il est encore calme, mais on sent la rage en lui.

- Papa, ne me gronde pas, ce n’est pas juste, Tante Madeleine donne de la confiture à mes cousins et elle ne veut pas m’en donner parce que tu ne l’as pas payé ce mois.

Alors le père rentre dans une rage mémorable

– Comment méchante femme ? Tu fais manger de la confiture à tes garçons devant Annie ? Sans lui en donner ? Mais c’est une gamine enfin ! Et tu veux que je la laisse aux enfants abandonnés ! Avec ce que nous avons vécu ! Mais tu n’y penses pas !

Tant que je vivrais, je veux que tu aimes cette petite autant que moi ! C’est compris ? Et gare à toi, si je t’attrape encore à être cruelle avec ma fille, tu ne me revois plus ! Toi, viens goûter la confiture tout de suite. Et il fait un grand sourire. Bien sûr que tu as droit à la confiture. Tu as raison de te défendre. Et la colère semble partie, tous rient de bon cœur en finissant le pot de confiture.La semaine est passée vite. Et puis le vendredi midi, Annie rentre déjeuner. Il fait encore beau, bien que l’automne se prépare. Elle est un peu triste, elle n’a pas fini son devoir à rendre cette après-midi. Elle monte vite les marches de la maison, rue de Charonne et ouvre vite la porte de sa chambre puis la claque. Personne ne l’attend. Elle va vers son bureau et elle ouvre son cahier de devoirs.  Elle s’applique lentement sur sa feuille, car au retour elle devra donner son devoir à Mademoiselle Mabille.Ce matin, sa camarade Rosette est arrivée tôt. Annie comme chaque jour a une demi-heure d’avance. Elle lit un roman devant l’école. Alors elle voit Rosette, la petite juive, accompagnée de sa maman. Rosette est une petite fille douce et souriante, très bonne élève. Chaque jour elle arrive quelques minutes après elle. Elle a un joli visage ovale, deux petits yeux bleus très rieurs, et une grande chevelure châtain dont les boucles sont délicatement enfermées dans une grande barrette. Son tablier noir est toujours impeccable. Bien repassé. Sans une tache. Depuis quelques jours, elle porte une étoile jaune à la hauteur du cœur. Obligatoire depuis la rentrée. Une nouvelle directive. Sa mère, Judith a dû lui coudre, abîmant un peu son beau manteau. Ses souliers brillent dans cette aube froide de septembre. Elle tient ses mains avec ses beaux gants blancs très serrés sur son ventre. Annie, ma mère, regarde Rosette et la salue. Puis elle observe longtemps sa mère Judith. Une grande femme avec un beau manteau gris. Sur son front, ses cheveux tressés entourent son visage. Un visage très blanc, presque transparent. Marqué par le manque de ces années de guerre. À la main, le petit frère de Rosette. Nathan. Un petit enfant sage qu’elle emmène à l’école communale à côté.Rosette reste seule et sort un livre. Annie s’éloigne d’elle. Son visage n’est pas très soigné, ses cheveux rebelles gardent les plis de la nuit. Son beau tablier est tout froissé, bien quelle ait tenté de le repasser. Ses chaussures achetées à prix d’or en province sont déjà un peu usées. Ma mère s’est toujours occupée de ses vêtements, seule. Enfin toujours… Elle ne se rappelle plus très bien. À 18 mois, elle a perdu sa mère, enlevé par un le cancer en quelques mois. Depuis ce jour, quelques nurses se sont occupées de son trousseau, mais pas de mère aimante pour choisir, vérifier, trier. Son père lui fait confiance. Il lui donne l’argent et puis débrouille-toi ma fille. Mais la guerre est venue, l’argent s’est fait rare. Compter sur les tantes de province ce n’est pas si facile. Alors Annie a du mal à être impeccable. Samedi c’est l’anniversaire de Rosette. On l’a invité. Bien que Judith lui reproche d’être trop agitée, Rosette a insisté. Mais ce n’est pas son amie Rosette. Pas son ennemie non plus. Annie est combative, Annie se bat dans la cour, Annie refuse la fatalité. Elle écoute radio Londres tous les jours avec son père. Annie aurait refusé de porter l’étoile juive, mais elle n’était pas juive. Elle lisait beaucoup de romanciers interdits, Genet … Annie avait ses idées arrêtées sur les évènements.

Avec son amie Claire, elle cachait un bout de craie dans son cartable, et elle écrivait sur les murs « à bas les boches ». Annie râlait, Annie se plaignait, Annie ne se laisserait pas faire elle.

Rosette était gaie. Rosette travaillait bien, elle s’appliquait. Ses cahiers étaient bien tenus. Ses livres impeccables. Sur ses cahiers d’écritures de belles lettres tracées parfaitement. Rosette voulait être historienne. Annie, elle, voulait devenir Médecin, comme son grand-père.

Rosette dévorait tous les romans historiques. Mais elle restait toujours, seule. Elle ne partageait pas sa passion. Annie aurait bien aimé pourtant. Mais c’était comme ça. Ce n’est pas elle qui avait décidé. Rosette restait de son côté de la grille et Annie restait de l’autre côté de la grille. Avec le recul, Annie a pensé qu’elle aurait peut-être dû lui parler à Rosette. Alors peut-être que les choses auraient été différentes. Mais voilà. C’était comme ça en ce temps-là.À 13h 30, Annie a fini son devoir. Elle l’a précieusement remis dans son cartable, rangé sa trousse. Et puis elle a descendu 4 à 4 les marches. Elle est passée par la cuisine. Sa tante ne l’attendait déjà plus. Elle a pris un morceau de fromage et un quignon de pain, puis elle a dévalé les marches du perron.

Elle a couru dans la rue comme chaque jour de la semaine, et elle est arrivée devant les grilles de l’école. Bizarrement Rosette s’y trouvait déjà. Annie n’a pas compris. Rosette arrive toujours plus tard, il lui faut du temps pour déjeuner et bavarder avec ses parents à midi.

Elle s’est collé le dos à la grille et a mangé son fromage en regardant discrètement Rosette. La petite fille était très pâle, elle ne souriait pas. Elle avait un air très effrayé, elle regardait par terre. La grille s’est ouverte et Annie a vu Mademoiselle Mabille regarder des deux côtés de la rue puis appeler Rosette

«Que se passe-t-il Rosette ?»

«C’est mes parents, Mademoiselle, ils ont emmené mes parents. Quand je suis arrivée chez moi, la porte était fermée. Ils les ont emmenés. Je n’ai pas mangé, je suis tout de suite venu vous voir.»

«Rentre vite, Rosette, je vais m’occuper de toi, n’ai pas peur.»Mademoiselle Mabille a fait rentrer Rosette dans l’école, et après avoir jeté un coup d’œil des deux côtés de la rue, elle a refermé la grille.

Lorsque Mademoiselle Mabille a rouvert la grille les élèves se sont toutes précipitées à leurs places respectives.
La chaise de Rosette était vide. Annie n’a plus revu Rosette. Je l’ai recherchée dans toutes les listes d’enfants raflés et disparus, j’ai vu d’autres prénoms de sa famille, de tous petits enfants, sans doute des cousins, mais je n’ai jamais retrouvé dans les listes, son prénom.

Rosette, comme ma mère doit avoir 78 ans. Et doit finir sa vie heureuse, entourée de tous ses petits-enfants.

Quant à Mademoiselle Mabille, je la cherche toujours.Rosetta Wertheimer, 11 ans en 1941 ? Habitait à Paris 75011. Près de la rue Titon.Ma mère, Annie, était scout. Elle a brancardé une journée les êtres sortis des camps, « des squelettes qui marchaient » m’a-t-elle dit. Elle avait sans doute 14 ans. Et depuis ce jour là elle en a voulu à Dieu et a cessé de prier.C’est cette année là qu’elle a attrapé la tuberculose.Dans les année 1960 elle a eu trois enfants. Mon frère aîné, né en 1952, moi née en 1960 et mon petit frère né en 1963 (chercheur au CNRS, physicien).Mes parents se sont toujours engagés contre toutes les injustices.Professeurs en Uruguay en 1965, ils y sont restés 5 ans. Mon frère aîné avait un groupe de copains au lycée Français, ils s’appelaient les « copains sans soucis ». Pour lutter contre la dictature fasciste ils se sont engagés dans la lutte armée donnant leur vie. Tous arrêtés en avril 1974, ils ont disparu d’abord. Mon frère a été torturé 3 moins certains jusqu’à un an, par José Nino Gavazzo, responsable du plan Condor. Puis ils ont été incarcérés dans un camp.

Et ils ont écopé de 5 ans de réclusion.

Ma mère a lutté avec acharnement pour faire sortir mon frère de ce camp. Chaque année nous avions le droit à deux visites en hiver. Surveillés par des gardes armés depuis des miradors.

Ce sont mes vacances de 14 ans à 19 ans.Une petite amie de ma classe a disparu pendant la dictature. Je l’ai cherché pendant 30 ans. Et quand je l’ai enfin retrouvée, en vie, j’ai décidé que je chercherais aussi Rosetta Wertheimer. C’est un devoir de vaincre cette chape de silence et de mort.Je porte Rosette en moi comme ses parents auraient aimé que quelqu’un le fasse pour eux.

Et je souhaite qu’elle ait eu une vie merveilleuse et plein d’enfants.

 

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